dimanche, octobre 22, 2006



L’iconographie d’Harcourt sublime la matérialité de l’acteur et continue une « scène » nécessairement triviale, puisqu’elle fonctionne, par une « ville » inerte et par conséquent idéale. Statut paradoxal, c’est la scène qui est réalité, ici ; la ville, elle, est mythe, rêve, merveilleux. L’acteur, débarrassé de l’enveloppe trop incarnée du métier, rejoint son essence rituelle de héros, d’archétype humain situé à la limite des normes physiques des autres hommes. Le visage est ici un objet romanesque ; son impassibilité, sa pâte divine suspendent la vérité quotidienne, et donnent le trouble, le délice et finalement la sécurité d’une vérité supérieure. Par un scrupule d’illusion bien propre à une époque et à une classe sociale trop faibles à la fois pour la raison pure et le mythe puissant, la foule des entractes qui s’ennuie et se montre, déclare que ces faces irréelles sont celles-là mêmes de la ville et se donne ainsi la bonne conscience rationaliste de supposer un homme derrière l’acteur: mais au moment de dépouiller le mime, le studio d’Harcourt, à point survenu, fait surgir un dieu, et tout, dans ce public bourgeois, à la fois blasé et vivant de mensonge, tout est satisfait.

Par voie de conséquence, la photographie d’Harcourt est pour le jeune comédien un rite d’initiation, un diplôme de haut compagnonnage, sa véritable carte d’identité professionnelle. Est-il vraiment intronisé, tant qu’il n’a pas touché la Sainte Ampoule d’Harcourt ? Ce rectangle où se révèle pour la première fois sa tête idéale, son air intelligent, sensible ou malicieux, selon l’emploi qu’il se propose à vie, c’est l’acte solennel par quoi la société entière accepte de l’abstraire de ses propres lois physiques et lui assure la rente perpétuelle d’un visage qui reçoit en don, au jour de ce baptême, tous les pouvoirs ordinairement refusés, du moins simultanément, à la chair commune: une splendeur inaltérable, une séduction pure de toute méchanceté, une puissance intellectuelle qui n’accompagne pas forcément l’art ou la beauté du comédien.

[Roland Barthes, “Mythologies” (1956), Seuil, ISBN 2020005859.]

Aucun commentaire: